Noël sous le gui [Partie 3]

Citron ou chocolat ?

Dans les derniers jours, les clients se sont pressés devant l’appareil photo.L’idée de mon patron a fait l’unanimité.

On n’a même plus de place sur les panneaux pour scotcher toutes les photos donc j’ai commencé à les accrocher sur les vitres du café. Ce sera embêtant à laver après les avoir enlevées, mais je n’ai pas le choix, nous manquons de place…

Malgré tout, je suis contente : il y a tellement de photos que celles où je suis dessus sont noyées dans la masse.

Entre le service de deux tables, je vais photographier les clients. J’aime bien cette routine finalement, ça me change de d’habitude.

— Mademoiselle, s’il-vous-plait, on m’appelle depuis l’autre bout de la pièce.

Je n’aime pas qu’on m’apostrophe comme ça, surtout que ce client n’est pas du tout dans ma zone de service. Il est à une table dont s’occupe ma collègue.

Je me retourne pour lui demander d’attendre quelques secondes qu’elle soit disponible. C’est le choc quand je réalise qu’il s’agit du client de la semaine dernière : celui qui m’a embrassée…

— Vous… Euh… Attendez… je bafouille, très mal à l’aise.

Je ne l’avais pas vu pendant quelques jours et j’espérais qu’il ne mettrait plus les pieds ici, mais il est de retour. En costume trois pièces…

— Pouvez-vous prendre ma commande… Lola ? Demande-t-il en jetant un coup d’œil à mon badge.

Quel toupet !

C’est un client, alors je m’oblige à rester polie :

— Bien sûr, mais ma collègue s’occupera de vous ensuite.

Il lève les yeux de l’écran d’ordinateur posé devant lui et me sourit avec espièglerie :

— Et si je ne veux pas que quelqu’un d’autre s’occupe de moi ?

Il va me rendre chèvre celui-là ! Son numéro de l’autre jour ne lui a pas suffi ?!

Je décide de ne pas répondre à sa pique et sors mon bloc-notes.

— Que désirez-vous boire ?

Il me regarde sous ses longs cils et se retient de rire. Des fossettes se creusent sur ses joues. C’est un bel homme… Un visage juvénile sur un corps très élancé. Il doit avoir tout juste la trentaine.

— Je vais prendre deux chocolats chauds, me dit-il en réfléchissant. Qu’avez-vous en dessert ?

Je regarde la vitrine et commence à énumérer le nom de toutes les sortes de tartes, tartelettes et gâteaux que nous avons.

J’ai horreur quand les clients me demandent de faire ça : ça prend une éternité et en général, on finit toujours par me commander du gâteau au chocolat classique. Les gens n’aiment pas tester la nouveauté, ils préfèrent conserver leurs habitudes.

Mon client m’arrête au milieu de ma liste :

— Je vais prendre une part de gâteau au chocolat et un morceau de tarte au citron meringué, s’il vous plaît.

Typique…

En essayant de ne pas ronchonner, je prends note, puis je m’entends dire :

— Vous attendez quelqu’un ?

Ma question sonne bizarre… Bien sûr qu’il attend quelqu’un s’il commande deux parts de déserts !

Là encore, il me décoche un sourire :

— Je ne sais pas encore… ça dépend si elle aime le chocolat ou non.

— Vous n’avez pas pris trop de risque, toutes les femmes aiment le chocolat.

C’est une vérité universelle. Qui pourrait ne pas apprécier ça sérieusement ?!

Sur ce, je me détourne et vais servir quelques clients pendant qu’on prépare sa commande. Je jette de temps en temps des coups d’œil dans sa direction, mais il a le nez fourré dans son écran et se donne un air très concentré.

Pendant que je fais couler son chocolat chaud, j’aperçois mon patron à sa table en train de lui parler. Ils ont l’air de se connaître et de bien s’amuser tous les deux. C’est étrange…

Je reviens rapidement vers lui, mon plateau rempli. Mon patron a disparu.

Avec délicatesse, je dépose tout sur la table et m’apprête à repartir, mais il me rattrape par le bras :

— Vous ne restez pas ? demande-t-il avec sérieux.

Je le regarde, incrédule. Il ne veux quand même pas que je lui fasse la conversation pendant qu’il attend sa nana, si ?

— J’ai du travail…

— Non, contre-t-il. Votre patron vous a accordé un quart d’heure de pause à ma demande.

Quoi ?!

— Asseyez-vous ici, ordonne-t-il en tirant la chaise à côté de lui pour que j’y pose mes fesses.

Je suis tellement abasourdie que je ne proteste pas, il en profite pour me prendre mon plateau vide des mains et le cacher à côté de lui.

— Vous aimez le chocolat chaud, questionne-y-il en poussant une tasse vers moi.

Je hoche la tête, pas trop sûre de ce que je dois faire. C’est un rencard. Un rencard forcé, mais un rencard tout de même…

— Vous préférez la tarte au citron ou le gâteau ?

Cette fois je retrouve mes esprits, il faut que je lui oppose tout de même un peu de résistance :

— Et si je n’aime aucun des deux ? fais-je, féroce.

C’est un peu vexant de se faire avoir comme ça par un homme…

Il rit et ses fossettes se creusent une nouvelle fois. J’aime ses fossettes.

— Vous m’avez dit que toutes les femmes aiment le chocolat, ça veut dire que vous aussi. Mais si vraiment vous détestez ça, vous prendrez une part de tarte au citron. Vous ne pouvez pas résister à ça, ce serait inhumain !

Il a raison… Les pâtisseries sont mon pêché mignon.

Je ne peux pas me défiler, mais le choix est dur… J’ai toujours adoré les desserts et ceux-ci ont l’air délicieux !

— On partage ? j’ose en lui tendant une cuillère et en plaçant les deux assiettes entre nous.

Il me lance un regard narquois, très fier de m’avoir fait craquer. Je m’en fiche, ce n’est pas souvent que j’ai l’occasion de manger de la pâtisserie et encore moins de me faire inviter, alors j’en profite.

Je prends une première bouchée de tarte au citron. Mmmmm… Tout mon palais s’éveille au goût de mon dessert préféré.

Mes yeux s’ouvrent et je vois mon harceleur m’observer intensément. Il a bu une gorgée de son chocolat chaud et de la mousse est restée accrochée au coin de sa bouche. Ça me fait rire malgré moi, il est tellement moins guindé que la dernière fois !

— Comment vous appelez-vous ? je questionne.

— Albin, répond-il simplement.

Ce prénom est étrange, mais il lui va bien.

Avec sa fourchette, je le vois prendre un morceau de gâteau au chocolat. Je suis captivée par la cuillère qu’il porte à sa bouche et suit son trajet jusqu’au ce que ses lèvres se referment sur le couvert. Elles sont tendres et charnues…

Lorsqu’il remarque que je l’observe, alors je baisse les yeux sur ma tasse de chocolat. Je suis toute rouge…

Du coin de l’œil, je le vois prendre une nouvelle fourchetée de gâteau au chocolat, mais cette fois-ci, il la dirige vers ma bouche.

Je relève mon menton et ouvre les lèvres pour qu’il puisse me donner la becquée. Ça fait une éternité qu’aucun homme n’a fait ça avec moi et ça me met mal à l’aise.

— Vous habitez dans le quartier ?

Il essaye de me détendre avec sa question, pourtant je ne sais pas s’ils je dois répondre ou pas. Peut-être que j’ai affaire à un dangereux psychopathe qui veut mon adresse…

Il est hautement improbable qu’un malade mental m’invite à manger de la pâtisserie, mais on ne sait jamais. Le monde est fait de tout !

— Euh… Oui.

Ma réponse vague déclenche son hilarité, il se moque de moi.

— Si vous avez peur que je vienne vous importuner chez vous, vous n’avez rien à craindre. Je ne suis à Paris qu’un ou deux jours par semaine.

J’ai l’impression qu’un pavé vient de tomber sur mon estomac, même si je n’en comprends pas trop la raison. Je n’ai même pas encore mangé la moitié de ma portion de gâteau…

— Vous n’habitez pas la capitale ?

Ma voix est suraiguë, je pensais qu’il était aussi du coin.

— Non, j’y viens seulement une fois par semaine. Le siège de ma société est ici.

Le siège de sa société ? Il a l’air bien jeune pour diriger une entreprise…

Je regarde par la vitrine, mais c’est un quartier résidentiel majoritairement, donc il n’y a pas de hauts buildings d’entreprises. Nous avons juste quelques commerçants dont une boucherie, une pâtisserie-chocolaterie un peu trop luxueuse pour moi et une épicerie. Rien qui ne ressemble de près ou de loin à des bureaux de grosse entreprise.

— Vous venez d’où alors ?

— Vous êtes bien curieuse pour quelqu’un qui ne veut rien révéler sur soi, pointe Albin.

Je rougis parce qu’il a raison et qu’il vient de percer l’un de mes plus grand défauts.

— Essayez de deviner, ajoute-t-il en me plantant la dernière bouchée de tarte au citron dans la bouche.

Je crois que j’ai mangé les deux parts pratiquement à moi toute seule entre ses fourchetées et les miennes…

— Hein ?

— Essayez de deviner d’où je viens, répète-t-il.

Ah… Ben c’est mal barré, je suis nulle en devinettes et aussi en géographie.

— C’est en France ?

Je déclenche un nouveau rire…

— Ben quoi ?! Vous pourriez venir de n’importe où ! je me défends.

— Oui, je suis français, dit-il pour se rattraper.

— Vous n’avez pas d’accent du sud, alors je dirais que vous habitez dans le Nord.

Il hoche la tête en assentiment.

Je réfléchis intensément, c’est maintenant que ça se corse… J’ai beau l’observer sous toutes les coutures, rien dans ses vêtements ne donne d’indice sur ses origines. Il a le costard et la mallette du parfait commercial.

— Vous n’habitez pas à proximité de la mer, si ?

— Pourquoi ? J’aurais plus de chances de vous faire venir chez moi si c’était le cas ? sourit-il.

Je m’agite sur ma chaise, c’est dur de me concentrer quand Albin me déstabilise sans arrêt.

— Donc j’élimine la mer.

— Oui, affirme-t-il en effleurant ma main sur la table.

Je sursaute, mais ne dégage pas pour autant mes doigts. Il a la peau toute douce.

— Je ne connais pas bien l’Est de la France, je m’excuse.

— Peu de Français ont déjà eu l’occasion de visiter Strasbourg, ne vous en voulez pas.

Il a l’air d’être attaché à sa région.

— Il ne fait pas trop froid là-bas ?

Parfois je pourrais me donner des claques… Je dis vraiment TOUT ce qui me passe pas la tête.

— Ce n’est pas le Pôle Nord, nous sommes aux mêmes latitudes que Paris, explique-t-il sans relever ma sottise mais avez une lueur espiègle dans les yeux.

Je sens mon patron passer à côté de moi. Il me lance un regard sans équivoque, il est temps que je me remette au boulot…

— Je dois retourner bosser, je me résigne en me levant lentement.

Je ne suis pas pressée de retourner auprès des clients. La compagnie d’Albin est très agréable…

— À quelle heure finissez-vous ce soir ? demande-t-il.

— À vingt heures j’aurais fini de tout ranger.

— Très bien, je vous chercherai ici à vingt heures. Je vous emmène dîner. C’est non-négociable, ajoute-t-il après un instant.

— Tant mieux, je n’avais pas envie de négocier, je souffle. À ce soir.

Je l’embrasse ensuite sur la joue, je suis trop contente qu’il m’invite !

Pendant qu’il remet sa veste, je ramasse nos couverts. J’ai honte de lui demander ça, mais je crois qu’il n’a pas payé nos consommations.

Albin s’aperçoit de ma gêne et me fait un clin d’œil:

— J’ai tout réglé à votre patron tout à l’heure. Il est dur en affaires quand il s’agit de libérer ses employées quelques minutes…

Je ne comprends pas trop de quoi il parle, mais j’acquiesce, heureuse de ne pas devoir déduire ce goûter improvisé de mon salaire.

Je retourne derrière le comptoir, Albin est déjà sorti dans le froid. La neige qui est tombée cette nuit a déjà fondu, mais le vent est glacial…

La porte s’ouvre et cinq jeunes femmes en tablier entrent les unes après les autres. Chacune porte deux boîtes à gâteaux en main. Elles viennent de la pâtisserie chique d’en face.

J’ai eu l’occasion de quelques fois goûter ce qu’ils font et leur cuisine est orgasmique !

Je ne savais pas que mon patron commandait là-bas, leurs parts de tartes sont hors de prix. Mon petit salaire ne me permet pas de dépenser autant pour satisfaire mon palais…

Les cinq serveuses déposent leurs pâtisseries et s’en vont à la queue-leu-leu.

Étrange…

Le patron déballe avec moi les paquets qu’elles viennent de déposer. Il veut exposer ces créations en vitrine. Ce n’est plus de la pâtisserie, mais de l’art, tout est présenté à la perfection.

Le fraisier me fait de l’œil, même si j’ai déjà eu mon quota de gâteaux pour aujourd’hui…

La fin de l’après-midi est agitée : les clients se pressent à la porte. Ils ont entendu que nous vendons exceptionnellement de la pâtisserie de la boutique d’en face.

Même si toutes les parts sont un euro plus cher que ce que nous faisons d’habitude, c’est toujours que la moitié du prix de ce qu’ils vendent dans leur boutique. C’est une pâtisserie gastronomique et peu de gens peuvent se payer leurs merveilles…

En un rien de temps, les dix gâteaux disparaissent. Je suis déçue… J’aurais aimé prendre une part restante pour Albin est moi. Il aurait adoré ce mélange de saveurs.

–> Episode 4 : Se régaler du haut du ciel…

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