Aphrodisia [Prologue]

Prologue

Des éclats de rires me tiraient doucement du sommeil. L’excès de bruit faisait douloureusement battre le sang contre les tempes. Un peu déboussolée, il me fallut quelques secondes pour retrouver mes marques.

Je ne me souvenais que vaguement de la soirée d’hier, mais je me rappelais avoir bu. Beaucoup trop bu… Ma tête me faisait un mal de chien et mes rétines s’enflammaient dès que j’essayais d’ouvrir les yeux.

La journée s’annonçait embrumée…

À tâtons je cherchais mes repères. J’étais nue, couchée sur un lit dans les bras d’un homme. Pas de drap ni de couverture. C’était certainement l’alcool qui m’avait tenu chaud, ou la vigueur de mon partenaire…

Mieux valait ne pas trop y penser pour l’instant, je risquais de le regretter.

Le bourdonnement de fond, les rires et les éclats de voix ne s’arrêtaient pas. Ma migraine s’intensifiait, j’avais la tête comme prise dans un étau. S’ils continuaient à jacasser comme des oies de bassecour, j’allais hurler. Enfin si mon cerveau tenait le choc…

L’homme à côté de moi grogna contre mon crâne. Lui non plus n’était pas très frais et il supportait mal d’être réveillé par tout ce vacarme.

Ça me rassurait un peu : au moins ces voix insupportables n’étaient pas que dans mon crâne. Ça m’aurait embêtée de ne pas y être toute seule, dans ma tête. C’est qu’avoir des indésirables à bord était inconvenant !

   Aphrodite, murmura mon voisin en me déposant un baiser sur la joue et en me pressant un peu plus fort contre lui.

Je reconnus la voix rocailleuse d’Arès.

Les rires redoublèrent. On ne pouvait vraiment pas se reposer tranquillement dans ce pays…. Quel manque de savoir-vivre !

J’étais presque satisfaite de partager ma couche avec un de mes amis. Au moins je n’avais pas passé la nuit avec un parfait inconnu. Non pas que ça me dérange, mais en général je l’éclipsais avant le matin pour éviter les situations gênantes… Gênantes surtout pour mon ou ma partenaire.

J’étais très à l’aise avec mon corps et je ne rechignais jamais devant une proposition sympathique. J’étais la Déesse de l’Amour, ça aurait été un comble que je m’offusque pour une unique nuit d’amour !

Arès ne poserait pas de problèmes, il savait que je n’étais pas pro-fidélité. J’étais à l’amour ce que le serpent était à Cléopâtre : un poison.

Les humains me vénéraient pour ma beauté et ma sensualité. On n’en appelait pas à Aphrodite pour célébrer un amour éternel. Les coups de foudre, le mariage et les enfants, c’était devenu le job d’Eros. J’avais abandonné cette partie-là de mon travail parce que je ne croyais plus à l’amour éternel…

Je préférais embraser les cœurs de folie et de passion, des sentiments puissants, irrésistibles mais bien réels. Je ne courrais plus après les chimères de l’amour.

Un courant d’air glacial balaya notre lit alors je me collai contre Arès. Le Dieu de la Guerre me savait volage, alors je ne me formalisais pas de l’utiliser encore un peu. Sa peau brûlante était une invitation à la luxure que j’avais bien l’intention d’honorer encore une fois. Mes mains glissèrent sur son torse, j’allais le réveiller de la plus douce des façons.

Soudain, un hurlement de colère me fit sursauter :

   Aphrodite ! Tu t’es assez donnée en spectacle comme ça !

Le ton était si tranchant que j’eus l’impression de recevoir une gifle.

J’ouvris brusquement les yeux sur le visage de celui qui m’avait apostrophée même si j’avais déjà reconnue sa voix. Elle était caverneuse et pleine d’amertume.

C’était Héphaïstos.

La bile remonta dans ma gorge et mon sang se glaça dans mes veines. J’étais terrifiée et prise la main dans le sac.

Je priais que ce ne soit qu’un cauchemar, mais l’odeur de feu de cheminée et de souffre qu’il dégageait ne trompait pas. On ne rêvait pas les odeurs. Mon mari, Héphaïstos, Dieu de la Forge, sortait de sa mine et était dans une rage folle par ma faute.

S’il n’y avait eu que lui, j’aurais presque ri, mais il y avait du monde assemblé autour du lit où j’étais allongé avec Arès. Tous les dieux de l’Olympe avaient les yeux rivés sur nous. Ils étaient tous témoins de la tromperie envers mon mari…

Mon infidélité n’était un secret pour personne, mais je n’avais jamais été exposée de la sorte. Je retenais mes larmes, j’avais si peur… Héphaïstos était un tortionnaire et me ferait payer la honte que je lui faisais.

Je tentai de me rassurer en me rappelant que, tant que nous étions en dehors de la maison, je ne risquais pas grand-chose. Il était trop vicieux pour montrer sa vraie nature devant nos congénères. Mon mari ne laissait exploser sa rage que lorsque nous étions seuls tous les deux.

C’était dans ces moments-là que je le haïssais le plus…

Ça me mettait les nerfs en pelote d’être coincée comme ça sous son nez. Je me sentais tellement diminuée quand il était dans les parages…Ses yeux de chacal me transperçaient et ne perdaient pas une miette de mon corps nu.

J’essayais de me dégager pour mettre des vêtements. Rien à faire, j’étais scotchée au lit. Tous mes gestes étaient entravés, je ne pouvais même pas lever les bras.

Mon agitation finit par réveiller Arès qui était encore assoupi. Il sembla aussi horrifié que moi par l’assemblée qui nous entourait. Quand il comprit que lui non plus ne pouvait pas se lever, il me prit contre lui pour protéger mon corps nu des regards.

Même si j’appréciai ce geste réconfortant de la part de mon ami, ça n’était pas très utile. Je n’étais pas pudique et tout le monde avait déjà plus que le temps suffisant pour se rincer l’œil.

Etre nue devant mes congénères n’était pas mon gros souci pour le moment : j’allais devoir survivre à la colère sans précédent de mon mari. Il allait me faire la peau, au sens littéral. Et j’en tremblais d’avance…

Afin de retrouver mes esprits et de ne pas céder à la panique, j’observais l’assistance. Si j’évitais de fixer mon bourreau, j’empêcherai peut-être les larmes d’inonder mon visage.

Zeus, Hera et Demeter n’étaient pas surpris, mais déçus. Mon père avait l’air affligé et ne pouvait s’empêcher de jeter des regards coupables à sa femme. Lui non plus n’était pas un exemple en matière de fidélité.

Hermès, Eros et Apollon riaient aux éclats. C’était eux qui avaient troublé mon sommeil avec leur rire gras.

Athéna et Artémis pinçaient les lèvres avec répréhension. Ces deux vierges étaient décidément trop prudes pour ce genre de spectacle…

Poséidon avait les yeux rougis par toutes les larmes qu’il essayait de contenir.

Quant à Perséphone, elle se délectait simplement de pouvoir observer deux corps dans leur plus simple appareil. Arès et moi étions de beaux spécimens et cette princesse de l’enfer avait une libido presque comparable à la mienne.

Sans cérémonie, Héphaïstos tira sur un drap invisible qui nous recouvrait entièrement mon amant et moi. Je pus de nouveau me mouvoir normalement, tout comme Arès.

Un piège nous avait été tendu.

À n’en pas douter, mon mari en était l’instigateur, car il se délectait du spectacle. Grâce à son filet invisible, il avait réussi à me prendre en flagrant délit…

   Vous devez être punis pour cette trahison mes enfants, annonça Zeus avec dépit.

Il n’était pas content de devoir être juge et témoin à l’encontre ses enfants.

Arès blêmit à côté de moi. Il avait raison d’avoir peur : une punition du Roi des Dieux n’était pas à prendre à la légère. Le dernier à avoir été châtié était en ce moment-même au Tartare, déchiqueté par les corbeaux.

C’était stupide, mais j’avais autrement plus peur de la cruauté de mon mari que de celle de mon père. La menace de Zeus ne m’impressionnait pas tellement… Il m’avait déjà assené le châtiment ultime : m’unir à Héphaïstos pour l’éternité.

   Nous débâterons au Conseil de la punition d’Arès. Mais pour toi ma fille, assena mon père en me fixant intensément, c’est ton mari décidera de ce qu’il convient de faire.

Le couperet venait de tomber.

C’était ce qui pouvait m’arriver de pire : Héphaïstos avait carte blanche et au sourire macabre qui envahissait ses traits, il était parfaitement satisfait de la décision de Zeus.

 

Quant à moi, je me mis à hurler de peur au moment où il me jeta sur son épaule pour me ramener à la maison…

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6 réflexions au sujet de « Aphrodisia [Prologue] »

  1. Très bien écrit ! Totalement différent de la nouvelle que j’avais lu sur Lola. Une version moderne de la Grèce antique. C’est plutôt bien réussi je trouve. Tes héroïnes ont beaucoup de tempérament. Aphrodisia ressemble un peu à Lola. Merci pour cette découverte.

    Aimé par 1 personne

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