Aphrodisia [Chap 2]

Chapitre 2

   Aphrodisia, bonjour ! lançai-je joyeusement. Vénus à l’appareil.

Mon métier était génial ! J’adorais rendre les gens heureux.

Un silence suivit ma phrase, puis une voix féminine s’éleva dans le combiné :

   Pourrais-je parler à la responsable de ce service téléphonique, s’il-vous-plaît ?

C’était étonnant qu’une femme avec un ton aussi guindé appelle mon numéro professionnel. Ras le bol des pimbêches mécontentes que leurs maris me téléphonent !

Je recevais régulièrement des plaintes… La moitié de mon courrier se résumait à des lettres de menaces que je ne prenais pas trop au sérieux. J’étais immortelle et ça avait quelques avantages quand on je me retrouvais en face d’une épouse hystérique… Je ne me sentais pratiquement jamais en danger.

Néanmoins, cette fois, j’avais l’impression désagréable de connaître la voix de mon interlocutrice. C’était dur d’identifier quelqu’un au téléphone, mais je fis un rapide point : pas que ce soit l’une des tarées qui me donnait des cauchemars…

Elle n’avait pas la voix d’Alberte, ma concierge timbrée, ou de Prudence, la bouchère du supermarché. Cette dernière ne sortait jamais de chez elle sans son hachoir à viande. Ce n’était pas non plus Geneviève, mon inspectrice des impôts. Geneviève était une sadique, elle souriait de toutes ses dents à chaque fois qu’elle venait m’apporter ma facture foncière.

   Vous l’avez au bout du fil, répondis-je avec méfiance.

   Ah ! Bonjour Aphrodite, susurra ma mystérieuse correspondante.

Du venin s’échappait de chacun de ses mots, mais je bloquais sur le prénom qu’elle m’avait donné. On ne m’avait plus appelée comme ça depuis presque deux milles ans ! Personne ne connaissait mon identité, ou en tout cas c’était ce que j’avais cru jusqu’à maintenant…

   Vous faites erreur, je m’appelle Vénus, rétorquais-je sur la défensive.

   Aphrodite, ne fais pas l’enfant ! Je sais exactement à qui j’ai affaire. Ça fait un moment qu’on ne s’est pas parlé toutes les deux, cependant je pensais que tu me reconnaîtrais. C’est décevant, même venant de toi.

Cette fois, j’étais carrément sur mes gardes. Si j’avais rencontré cette femme un jour, on n’avait pas dû être trop copines. Je m’en serai souvenue sinon !

   Qui est à l’appareil ? bafouillai-je en serrant le téléphone de plus en plus fort.

Le sang ne devait plus atteindre mes dernières phalanges, j’étais à cran.

Un rire angoissant me répondit.

   Amphitrite, Reine des Océans, épouse de Poséidon. M’aurais-tu donc oubliée, petite sœur ?

Eh ben mince, ça c’était de la présentation ! J’en restais coite une bonne minute.

Quand on me demandait mon prénom, je ne balançais pas de but en blanc : “Aphrodite, déesse de l’Amour et du Sexe, fille du grand Zeus”.

Il faut dire que je n’avais pas un ego aussi surdimensionné que celui d’Amphitrite. Le fait qu’elle ne soit que ma demi-sœur du côté de notre mère expliquait sûrement les flagrantes différences entre nous. Nous n’avions pas hérité de la même moitié de gênes…

Avoir ma sœur au téléphone était assez inédit : nous ne nous étions pas adressé la parole dans les vingt derniers siècles à cause d’un léger contentieux du nom de “Poséidon”. Amphitrite n’avait pas trop apprécié ma petite aventure avec son mari, et me l’avait longtemps fait payer avant que je disparaisse. Deux millénaires n’avaient pas suffi à faire passer la pilule apparemment… Elle me témoignait toujours autant de sympathie.

Un peu rancunière la Reine des Océans…

   Comment m’as-tu retrouvée, questionnais-je.

Ce n’était pas vraiment rassurant que ma sœur retrouve mon numéro. J’avais peur de voir débarquer toute l’armée de Zeus dans mon salon.

   Nous sommes du même sang.

C’est toute la réponse qu’elle parvint à me donner. Je n’étais pas plus avancée…

   Que veux-tu Amphitrite ? m’impatientai-je.

Elle ne téléphonait certainement pas pour prendre de mes nouvelles ou m’inviter à fêter Noël en famille. Ma sœur avait tout de la vipère et rien du gentil Saint Bernard.

   J’ai besoin d’un service.

«S’il-te-plaît» ne faisait toujours pas partie de son vocabulaire.

   Qu’est-ce qui te fait croire que je puisse te prêter main forte ou même que je souhaite le faire ? rétorquai-je.

   L’amour fraternel et le lien indivisible qui existe entre deux sœurs, ricana-t-elle.

Ha. Ha. Ha. J’ai presque failli y croire !

Ses airs supérieurs me donnaient envie de lui raccrocher au nez. Quelle peste ! Nous parlions depuis moins de trois minutes et j’avais déjà envie de l’étriper.

Comme je ne répondis-pas à son sarcasme, elle reprit avec sérieux cette fois :

   Rassure-toi petite sœur, moi non plus je ne suis pas ravie d’entendre ta voix de Harpie. Mais une de mes amies a un problème, alors, une fois n’est pas coutume, je vais faire l’effort de te supporter quelques instants.

Il fallait compter sur Amphitrite pour avoir l’art et la manière de demander un service !

    Tu es toute désignée pour la tâche que je demande. Si tu refuses, je ferai de ta misérable vie un enfer. Tes coordonnées circuleront parmi tous tes vieux amis les Dieux et tu ne souhaites être retrouvée par ton époux, je me trompe ?

Un frisson d’effroi me parcouru l’échine, pendant que je restais muette comme une carpe. Ma sœur ne proférait jamais de menaces en l’air. Je n’avais pas le choix, aucune autre alternative. Je devais l’aider, peu importe ce qu’elle me demanderait de faire, sinon je retrouverai mon enfer personnel et il en était hors de question ! Entre Héphaïstos et Amphitrite, le moins grand des maux était bien ma sœur, alors autant avoir affaire à elle.

Je fis pivoter mon siège vers la fenêtre et je vis les oiseaux picorer sur le trottoir. Je repensai au pigeon de ce matin : je savais qu’il me filerait la poisse…

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