Aphrodisia [Chap 5]

Chapitre 5

La lumière s’amenuisait au fur et à mesure que je m’enfonçais dans les profondeurs abyssales. Je n’avais pas besoin d’éclairage, mon instinct me guidait aisément vers mon objectif. Même après deux milles ans, je retrouvais sans mal le chemin du royaume de Poséidon. Impossible d’oublier une telle splendeur !

Mes frères et sœurs trouvaient que l’Olympe et les quartiers de Zeus étaient les plus splendides de tous, mais pour moi l’océan a toujours été bien plus merveilleux ! Les cieux étaient beaucoup trop agités : trop de bourrasques, trop d’éclairs et de tempêtes. Le tempérament de feu du Roi des Dieux ne laissait aucun répit aux habitants de son royaume. J’en savais quelque chose…

Je préférais le calme et la douceur d’Atlantide. Cette ville, enfuie au fin fond des mers alimentait les légendes des mortels depuis des centaines d’années… Elle avait sombré quand Poséidon avait hérité du pouvoir sur le monde aquatique.

Tout comme Hadès qui s’était exilé aux Enfers pour ruminer sa colère, le Dieu des Océans avait logé son trône le plus loin possible de Zeus. Pour se venger de son frère qui s’était autoproclamé Roi, il avait emmené avec lui le plus beau joyau du monde humain, l’Atlantide.

Cette ville et ses richesses avaient disparu aux confins de la Terre, sous des dizaines de kilomètres d’eau. Zeus fut privé de la beauté de la cité par un unique tremblement de terre dévastateur et aucun mortel n’eut plus jamais accès à l’Atlantide… Aujourd’hui, n’y vivaient que Poséidon, sa Cour et le peuple de la mer.

En moins d’une heure j’avais effectué le trajet jusqu’à la ville à la nage. Je glissais dans l’eau à une vitesse prodigieuse grâce aux ailerons remplaçant mes pieds.

J’aperçus les lumières de l’Atlantide dans le lointain. La cité scintillait comme en plein jour. Rien n’avait changé depuis ma dernière visite. Des tourelles arrondies s’élevaient de partout, les habitants étaient en effervescence et nageaient dans les rues. De hauts remparts protégeaient la ville des menaces alentours.

Les habitations étaient alignées sur le flanc d’une montagne surgie du fond de la mer. Elles étaient d’un autre temps, identiques à celles qui se construisaient durant l’Antiquité. Des toits plats et des colonnes, tout était en pierre.

Une seule demeure dominait les autres, au sommet de la montagne. Elle était ornée de colonnes grecques et avaient la forme du Panthéon d’Athènes, c’était le Palais de Poséidon.

Sobriété et majesté étaient les maîtres mots lors de sa construction : il n’y avait pas de fioritures, de sculptures ou de temples à l’effigie du Dieu. Le donjon imposait sa puissance uniquement par sa taille monstrueuse et sa blancheur immaculée. On n’avait pas lésiné sur le marbre, à tel point que la Basilique Saint Pierre à Rome aurait fait pâle figure à ses côtés.

En arrivant à proximité des fortifications extérieures d’Atlantide, je ralentis mon allure. La discrétion s’imposait afin que personne ne remarque ma présence. Je longeais les remparts jusqu’à une petite porte ouverte. Je m’y faufilais, comme Amphitrite me l’avait indiqué.

Ma sœur m’attendait déjà, affichant son air le plus sévère. J’eus envie de sourire en la voyant, elle faisait vraiment de son mieux pour me détester et je le lui rendais bien.

Amphitrite n’avait pas pris une ride en deux mille ans, elle était absolument superbe. Ses cheveux turquoises flottaient autour d’elle jusqu’à ses hanches en renvoyant des reflets bleutés sur sa peau. Ses phalanges étaient reliées par une fine membrane, lui formant comme des palmes au niveau des pieds et des mains. Elle portait une robe argentée près du corps qui mettait en valeur ses formes et l’exotisme de son teint.

Une reine digne de son trône : à la fois gracieuse et terrible. Ma sœur n’était pas connue pour sa pitié, elle était rude mais juste et son caractère de cochon, elle le réservait à moi seule.

Beaucoup d’immortels s’étaient amusés à nous comparer Amphitrite et moi, lorsque nous étions jeunes. Cependant, elle n’avait pas perdu aux changes lors du loto de la génétique. J’avais beau être une déesse de grande beauté, je ne lui faisais aucunement ombre : comme moi, elle éclipsait toutes les autres femmes qu’elle croisait.

Mon magnétisme unique attirait tous les regards, mais la beauté naturelle de ma sœur charmait tout autant. C’était une néréide, une nymphe des océans, et elle était en parfaite communion avec son univers marin.

Aucune de nous deux ne prit la peine de saluer l’autre, nous étions crispées et sur nos gardes. Des siècles de séparation n’avaient pas eu raison de notre vieille rancœur. Notre passif était trop lourd.

   Je me doutais que tu étais toujours aussi inconsciente ! Heureusement que j’ai amené ça, grogna-t-elle en me lançant une bout de tissu.

C’était une cape noire. Je la mis sur mon dos, au-dessus de mon maillot deux pièces, puis j’enfilai la capuche afin d’être entièrement recouverte. Amphitrite fit de même pour éviter de pouvoir être aperçue en ma compagnie. C’était compréhensible, étant donné le temps qui s’était écoulé depuis ma disparition, mais je la comprenais, même si je trouvais nos accoutrements ridicules. Nous serions passées inaperçues bien plus facilement en nous comportant normalement.

   Où va-t-on ? demandai-je un peu anxieuse à l’idée d’être seule avec elle.

Si elle voulait me faire enfermer dans un trou à rat pour se venger, autant être au courant tout de suite. Nos rapports tendus, faisaient faire des pirouettes à mon estomac.

   Dans mes appartements. J’ai fait venir Joséphine pour que tu la soignes.

   Pourquoi ne pas avoir demandé à Apollon ? C’est son domaine le médical.

   Le mal dont souffre Joséphine n’est pas physique, m’expliqua ma sœur avec agacement.

Ça m’avançait bien de savoir ça. Je me voyais mal jouer au psy avec mon ex meilleure amie !

Ma sœur était sur les nerfs et je comprenais mieux son agitation à présent. Joséphine, Amphitrite et moi avions grandi ensemble. Notre amitié avait duré une éternité et j’avais brisé ce lien en trahissant ma sœur. Coucher avec son mari avait causé ma perte….

Joséphine s’était logiquement rangée du côté d’Amphitrite et elles m’avaient grandement fait payer ma sottise toutes les deux…

Sinon ma sœur ne se serait jamais abaissée à quémander mon aide. L’orgueil allait de pair avec la beauté chez les Néréides. En fait on pouvait en dire tout autant pour les Dieux… C’était un trait de famille.

Je suivais Amphitrite à travers les allées de la ville en essayant de rester discrète. Elle connaissait chaque recoin parce que ça faisait des millénaires qu’elle vivait là.

En moins de 10 minutes, nous nous retrouvâmes devant sa chambre. Nous passâmes par la fenêtre, même si ses appartements étaient au cinquième étage, à la nage ça ne posait aucun problème. Nous voulions éviter les gardes, l’objectif était que personne ne remarque ma présence ici. Elle en aurait été tout aussi embarrassée que moi si quelqu’un m’eut trouvée.

Contrairement à l’extérieur du palais, la chambre de ma sœur avait bien changée depuis ma dernière visite. Des canapés en cuir avaient pris la place des couches en satin rouge à la mode greco-romaine. Un écran plat de plusieurs mètres de long occupait l’un des murs et un énorme dressing prenait un tiers de l’espace.

Amphitrite avait plus de fringues et de chaussures que Luis Vuitton lui-même…

Je lui enviais tout ce luxe, mais d’un autre côté j’étais satisfaite de ma liberté. Je n’aurais retrouvé ma place sur l’Olympe pour rien au monde si je ça voulait dire partager à nouveau la vie d’Héphaïstos.

Sur un lit à baldaquin – dans lequel je me serai facilement perdue sans un bon GPS tant il était grand – était assise Joséphine. Enfin plutôt ce qu’il restait de Josée…

La pauvre était dans un état cadavérique. Elle avait l’air d’une petite chose fragile au milieu de tous les coussins et édredons. Ses joues étaient creusées, des cernes et des rides profondes marquaient son visage. Elle ne ressemblait vraiment plus à la Josée enthousiaste d’antan…

Ses mains étaient entravées par une corde accrochée à l’un des poteaux du lit. Ses liens l’obligeaient à rester en position assise sur le lit.

   Est-ce bien nécessaire de l’attacher comme un chien ? m’énervai-je.

J’avais vraiment pitié d’elle…

J’avais vécu les affres de l’esclavage et Josée me renvoyait à tous les visages à l’agonie que je n’avais dû aider lorsque le monde était sous la coupe des Occidentaux… Ma vie sur Terre m’avait conduit à affronter bien des horreurs, mais les négriers m’avaient donné bien plus de cauchemars que tout le reste…

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