Aphrodisia [Interlude partie 3]

Anne Bonny et Jack Rackham (1720)

Partie 3:

Au cours de ma très longue vie, j’avais vu pas mal de choses horribles et même des trucs vraiment affreux. Pourtant, je n’étais pas prête à découvrir les sous-sols du navire espagnol. Rien ne m’avait préparée à ce spectacle morbide…

J’avais embarqué sur un négrier. Un VRAI négrier…

À Rome, il y a très longtemps, j’avais déjà vécu au contact des esclaves, mais c’était un temps différent et les conditions d’hygiène étaient bien meilleures qu’à fond de cale !

Mon estomac fit presque un tour complet en apercevant la cellule à côté de celle ou avaient été enfermés les pirates et moi…

Des noirs, trois fois plus nombreux que nous, dans un espace identique. Tous destinés à être vendus aux Caraïbes ou en Amérique.Ces pauvres gens: femmes, enfants, vieillard, homme, étaient tous à moitié nus. Ils n’avaient guère plus qu’un petit morceau de tissu usagé pour leur couvrir la taille.

Coincés debout, ils n’avaient pas la place de s’asseoir dans leur cellule. Non pas que le sol en bois humide, sale et vermoulu, et les rats qui sortaient des murs, donnaient envie de poser ses fesses… Mais si, comme je le croyais, ils venaient d’Afrique, le voyage en bateau de devait commencer à faire long pour eux.

Chacun d’eux, avait des bracelets en fer autour des chevilles, et ils étaient tous reliés entre eux par des chaînes qui tintaient au moindre mouvement. Aucun ne pouvait fuir et ils tous seraient vendus dans quelques jours comme du bétail. Non… pire que du bétail ! Les vaches au moins étaient nourries et soignées avant d’être mise aux enchères.

Des larmes me montèrent aux yeux et un frisson de dégoût me parcourut. Les espagnols sur lesquels nous étions tombés n’étaient pas des tendres. Des esclavagistes de la pire espèce !

Ne pouvant plus regarder la cellule voisine sans avoir pitié, je détournai la tête et me dirigeai vers Rackham. Il s’était assis par terre, au fond de la cellule. L’insalubrité de l’endroit ne le dérangeait pas et tenir compagnie à des rongeurs encore moins.

Avec son coude posé sur son genou replié, John avait pris un air nonchalant. L’air nonchalant de ceux qui voyaient leur dernière heure arriver. Tout comme moi, il ne se faisait pas d’illusions : dès que nous aurions accosté, les espagnols nous jugerons rapidement et nous seront pendus le jour même.

Je devais trouver une solution pour que ça n’arrive pas ! Je n’avais rien à craindre pour moi, aucun humain ne pouvait me faire le moindre mal, mais j’avais peur pour Rackham. Et pour Mary… surtout pour son bébé. Elle était devenue désagréable, mais un enfant n’avait pas à souffrir des caprices de sa mère. J’en savais quelque chose…

John me fit signe de m’asseoir sur lui. C’était si gentiment demandé que je ne pus refuser, surtout si mes petites fesses n’entraient pas en contact avec le sol. Je me calai contre son torse et son regard dériva à nouveau dans le vague.

Autour de nous, ses hommes lui lancèrent des regards assassins. Ils étaient en rogne d’avoir été trahi par Duménille, dont le corps gisait inerte dans un coin. Ses camarades ne lui avaient pas accordé le temps d’arriver jusqu’à la potence…

Les pirates cherchaient à présent un autre souffre-douleur pour passer leur colère, maintenant que Duménille avait passé l’arme à gauche. J’étais toute désigné, ils n’avaient jamais approuvé que leur capitaine prenne soin de sa putain. Et sa putain, c’était moi…

   Je suis désolé, murmura Rackham à mon oreille.

Je ne savais pas s’il s’excusait d’avoir été arrêté ou de ne pas être l’homme qu’il me fallait. Il m’avait dit des dizaines de fois que j’étais trop bien pour lui. C’était vrai, mais je m’étais attachée, alors pour l’instant je restais. Je n’avais nulle part ailleurs où aller de toute façon.

   On va s’en sortir, affirmai-je sûre de moi en le fixant au plus profond de ses yeux marrons.

Je ne me faisais pas de soucis pour moi, j’étais immortelle, mais Rackham ne devait pas mourir. Je ne le permettrai pas. Cet homme avait pris soin de moi pendant trois ans, il ne méritait pas de finir pendu sur une place publique.

En me retournant, mon regard tomba de nouveau sur la cellule voisine. Un gamin qui devait avoir à peine huit ans, m’observait. Ma gorge se serra, ce gosse serait vendu et maltraité, comme les autres. Il avait déjà certainement été maltraité d’ailleurs…

Instinctivement, je portai la main à mon cou. J’avais un pendentif sous mes vêtements d’homme. C’était John qui me on avait offert. Un des seuls biens en or qu’il n’avait pas volé, il l’avait acheté pour moi il y a quelques mois. Je ne me promenais jamais sans lui, cet objet avait une signification particulière, c’était un cadeau comme on m’en avait peu fait. Une marque d’affection de la part d’un homme qui aimait plus la mer que les femmes.

Je levai les cheveux de ma nuque pour que Rackham décroche le collier. Il comprit immédiatement, et en soupirant, il ôta la chaînette. Je pris le colifichet et me relevai de ses genoux. D’un pas décidé, je m’approchai du gamin. Il ne prit même pas peur, ses petites mains étaient accrochées aux barreaux et il ne me quittait pas des yeux.

Je lui tendis délicatement le collier. Il aurait besoin de nourriture au lieu d’un bijou ridicule, mais je n’avais rien d’autre à offrir. J’espérais juste qu’il puisse le vendre un jour en échange de pain ou de vêtements. Ou qu’il le garde pour se souvenir qu’il avait compté pour quelqu’un, comme j’avais compté pour John…

Le regard pétillant, il se saisit du collier le fourra sous son pagne pour le cacher.

Les yeux embués de larmes, je posai ma main sur sa petite paluche délicate et le gamin me fit un sourire. Ça devait être le premier sourire qu’il lâchait depuis des mois, et il était pour moi. Je fondis en larmes et je sentis les bras de Rackham se refermer autour de moi pour me soutenir.

Me lovant contre lui, je n’entendis pas les clés tinter et déverrouiller la porte de notre cellule, mais un garde cria :

   Où est la femme ? Le Capitaine veut la voir !

Mon sang se glaça dans mes veines, l’heure était venue de prendre la poudre d’escampette…

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2 réflexions au sujet de « Aphrodisia [Interlude partie 3] »

  1. Ça tient toujours autant en haleine ! Par contre à un passage on ne sait pas durant combien d’années Rackham a pris soin de notre héroïne. C’est marqué ans ans. Il manque juste le chiffre. Gros bisous à toi et hâte de découvrir la suite !

    Aimé par 1 personne

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