Aphrodisia [Interlude partie 4]

Anne Bonny et Jack Rackham (1720)

Partie 4 :

John se glissa devant moi pour me cacher et je me serrai un peu plus fort contre lui. Le soldat était venu me chercher et je n’avais pas vraiment pressée de rencontrer le fameux Capitaine. L’avant-goût qu’il m’avait laissé sur le pont m’avait refroidie. Ce type était un sanguinaire comme j’en avais rencontré peu. J’avais pour habitude de mener les hommes par le bout du nez, mais celui-là ne cherchait pas une femme. Il voulait juste de la chair fraîche…

Aucun pirate ne répondit au soldat. Ils me détestaient, mais haïssaient les espagnols encore bien plus que moi.

—   Où. Est. La. Femme ? répéta le garde en détachant ses mots et en brandissant un pistolet devant lui.

Le silence demeura. Exaspéré, l’homme appela un de ses camarades et sortit son épée. Dès que son collègue arriva, il s’engouffra dans la cellule, un pistolet et une épée à la main. Nous devions lui filer vraiment les jetons pour qu’il s’arme jusqu’aux dents comme ça…

Les pirates s’écartèrent au fur et à mesure qu’il les menaçait de sa lame. Seul Rackham resta cloué devant moi, téméraire. Il savait ce qui m’attendait si j’entrais dans la cabine du Capitaine. Cet homme devait avoir à peu près autant d’égards pour les femmes que pour les esclaves…

Le soldat se mesura à lui du regard pour le faire fléchir, mais John resta bien droit. Avec exaspération, l’homme lui enfonça son épée dans la cuisse. John hurla de douleur et se plia en deux.

Le garde ricana en disant :

—   Quelle femmelette ! Ca ne te tuera pas, pirate. J’attends depuis trop longtemps de te voir sur la corde pour abréger ton supplice comme ça !

Rackham poussa une flopée de jurons, mais s’écroula sur le sol, l’entaille dans sa cuisse était profonde… La lame avait dû sectionner une floppée de vaisseaux et de muscles.

Me précipitant sur John, j’appuyai comme je le pouvais sur la plaie pour que ça cesse de saigner. Cependant, je fus rapidement arrachée à lui et tirée hors de la cellule.

Je hurlais et me débattais comme un diable, mais la grille en fer se referma devant mes yeux. Comme je refusai d’avancer, le soldat m’assena un coup de poing dans la pommette. La terre tourna sur ton axe pendant quelques secondes…

—   Si tu ne te mets pas en marche tout de suite, tu en prends un deuxième, menaça-t-il. Compris ?

Je hochai la tête et me mis en marche sagement. Cette brute m’avait au moins fissuré le maxillaire ! Je pouvais sentir mon sang battre dans ma joue et la pommette se gonfler en quelques secondes.

Je montai les escaliers qui menaient jusqu’au pont, les deux gardes sur les talons. J’essayais de réfléchir en remontant lentement les marches : je n’étais pas attachée et c’était une excellente nouvelle.

—   Le Capitaine va te faire passer l’envie de traîner dans la piraterie, s’exclama un des soldats.

—   Il va te montrer comment on traite une femme sur un bateau ! renchérit le second.

Je ne portai plus attention aux remarques qui suivirent. Ces hommes étaient des monstres et de toute façon, je n’avais pas l’intention de rester assez longtemps sur le bateau pour avoir la joie de rencontrer le Capitaine en face à face. La vision que j’avais eu de lui de loin me suffisait amplement.

Comme les escaliers du dernier étage du bateau étaient trop étroits pour passer à plusieurs, nous dûmes monter en file indienne, moi devant. Je montai doucement, sachant qu’une fois en haut, je n’aurais qu’une seconde pour agir.

Au moment où je posai le pied sur la dernière marche, je balançai mon autre jambe en arrière. Il y eut un crac, ça devait être le nez ou la mâchoire du soldat. Œil pour œil, dent pour dent ! Ou mâchoire pour mâchoire…

Je me mis à courir sur vers le bastingage. Les deux soldats que j’avais semé émergèrent des entrailles du navire en hurlant aux hommes sur le pont de me rattraper. Mais il était déjà trop tard : je plongeai depuis le bastingage, la tête la première, sans jeter un coup d’œil derrière moi.

—   Elle va se noyer, espèce d’imbécile ! cria l’un.

—   Elle va crever comme la chienne qu’elle est ! renchérit méchamment l’autre.

C’était les dernières paroles que j’entendis avant de m’enfoncer dans les eaux profondes du large.

En quelques secondes, mon corps se transforma, j’avais retrouvé mes écailles. Une douce chaleur m’envahit, comme à chaque fois que je retrouvais la mer. Me sentant libre, je nageai à toute allure au Sud-Est, en direction de la terre.

Les Espagnols avaient prévu un arrêt à Spanish Town. C’était là-bas que je me rendais.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s