Aphrodisia [Interlude partie 5]

Anne Bonny et Jack Rackham (1720)

Partie 5:

Le jugement avait été rendu hier soir : tous mes camarades seraient pendus haut et court à l’aube. C’était dans quelques minutes à peine…

J’attendais aux premières loges qu’ils amènent les détenus. J’avais un plan.

Mary se tenait à côté de moi, elle était la seule que j’avais pu faire échapper à la potence pour l’instant. Avant le jugement, j’avais envoyé un médecin dans sa cellule. En l’examinant, il avait bien vu que c’était une femme portant un enfant et non un pirate sanguinaire. Mary était une vraie sanguinaire. Même enceinte jusqu’aux yeux, cette femme faisait plus de ravages avec un sabre que l’armée des Huns…

Mais ça, le médecin n’avait pas besoin de le savoir. Il avait témoigné au tribunal et Mary avait été épargnée… Même les espagnols n’osaient pas se débarrasser d’une femme enceinte.

   Pourquoi est-ce qu’on revient ici ? demanda-t-elle, agacée. Si on se fait remarquer, on va aussi finir pendues !

Je n’en croyais pas mes oreilles : elle avait partagé le bateau avec nous pendant près de deux ans et ça ne lui faisait rien que ses camarades soient exécutés… Son comportement était écœurant !

   Tu peux partir si tu veux, tranchai-je. Je n’ai pas besoin de toi.

Si elle me laissait seule, je pourrais peut-être me concentrer et éviter la potence à Jack. Mais Mary se renfrogna et cracha, véhémente :

   Tu restes là pour Rackham, c’est ça ?!

Cette fois Mary avait dépassé les bornes, être enceinte n’excusait pas tout. J’inspirai un grand coup pour essayer de contenir ma colère et ne pas faire une scène. Notre présence devait rester discrète, la vie de Jack en dépendait.

   Va-t’en Mary ! grinçai-je entre mes dents.

Elle ne se fit pas prier et, après un ultime regard noir, elle tourna les talons. Je soupirai de soulagement : la jalousie de cette femme n’avait aucune limite…

La foule commençait à s’amasser sur la place centrale. Peu importe les endroits que j’avais visité pendant ma vie, le peuple avait toujours été friand d’exécution capitale. Le spectacle du bourreau drainait les foules presque autant qu’une distribution gratuite de denrées alimentaires. Les gens adoraient regarder le sang couler… Du moment que ce n’était pas le leur.

Le gibet comptait cinq cordes et dix-huit pirates avaient été jugés. Ils seraient pendus en quatre fois. Jack était le Capitaine, il passerait dans la première vague d’exécution.

Pour le sortir de là, mon plan était simple : distraire les gardes et laisser du temps à Rackham de se perdre dans la foule. Un jeu d’enfant si on considérait que je portais ma ceinture de déesse sous mes vêtements. La ceinture qu’Arès avait forgée pour me rendre irrésistible. Avec elle, je pouvais facilement étourdir n’importe quel homme. Encore fallait-il que j’arrive à donner suffisamment de temps à Jack…

Pendant que je réfléchissais, un homme me bouscula. Je me tournai vers lui, il criait à tue-tête : « Le marché aux esclaves ! Le marché aux esclaves ! » et brandissait une pancarte dans la direction du marché.

Un frisson de dégoût me traversa de haut en bas ’eus un frisson de dégoût en pensant au petit garçon du bateau. Il serait sans doute vendu aujourd’hui…

C’est alors que je sentis de l’agitation du côté de la prison. Les condamnés allaient sortir. Je me glissai entre la foule, jusqu’à la porte de la prison. Celle-ci s’ouvrit sur deux gardes, suivis des cinq premiers prisonniers. Mon cœur rata un battement en voyant que Rackham était en première position, les mains ficelées devant lui.

Je laissais la procession avancer un peu parmi la foule pour être moins repérable, puis je sortis légèrement du rang pour attirer l’attention du premier garde. J’avais joué le grand jeu en piquant sa robe à une fille de bordel. Il fallait que je sois voyante et mes atouts de femme étaient mes meilleurs alliés dans cette tâche.

Une fois le contact oculaire établi avec le premier garde, je le laissai s’avancer vers moi, en ne le quittant plus des yeux. Tant qu’il me fixait, je pouvais lui faire faire ce que je désirai. Et pour l’instant, ce que je voulais par-dessus tout, c’était qu’il s’éloigne de Jack.

Ce dernier me repéra en même temps que le soldat et il me sourit. Un sourire triste, la petite grimace de celui qui se sait condamné…

Je marchais à côté du soldat pour maintenir mon hypnose, tout en essayant de passer un couteau à Jack qui était un mètre derrière nous. La foule était si compacte que personne ne pouvait comprendre mon manège. Tout le monde devait penser qu’une fille de joie proposait ses services à un garde.

Des cris retentirent à quelques mètres de moi et je détournais le regard vers l’endroit d’où prevenait le boucan.

   Les prisonniers s’évadent ! Les prisonniers s’évadent ! hurlait une femme.

Je reconnus sans mal la voix stridente de Mary. Je n’arrivais pas à croire qu’elle faisait ça, qu’elle me trahissait maintenant…

Je jetais un coup d’œil derrière moi, Jack ne s’était toujours pas détaché et il luttait avec la corde. Il avait encore besoin de quelques secondes.

J’essayais de retrouver le regard du garde, mais pendant que j’avais relâché mon emprise, il était redevenu totalement alerte. Il se retourna vivement sur lui-même et en voyant Rackham armé d’un couteau, il m’envoya valdinguer dans la foule.

Les gens étaient paniqués, il y avait des cris de partout et bientôt de nouveaux soldats approchèrent en courant, des épées à la main. Mary avait alerté tout le régiment de la prison avec ses cris…

Impuissante et tétanisée, j’observais les gardes menacer les foule avec leurs armes et faire avancer les cinq prisonniers jusqu’au gibet.

J’étais pétrifiée sur place. Seul mon regard arrivait encore à suivre la scène qui se déroulait devant mes yeux. Jack allait être pendu. Jack allait être pendu. Jack allait être pendu.

Ces trois mots s’entrechoquaient dans ma tête et j’essayais de leur donner un sens. Mon plan avait lamentablement échoué et les larmes coulaient abondamment le long de mon visage…

Au moment où le bourreau lui passa la corde autour du cou, le regard de Rackham accrocha le mien. Il ne pleurait pas, il grappillait les dernières secondes de son existence. Et ces dernières secondes, il les passait profondément ancré à mes yeux.

J’eus vaguement conscience du soleil qui se levait et du cri du bourreau. La trappe, sur laquelle reposaient les pieds de Jack, s’ouvrit et il tomba. Il ne descendit que d’une cinquantaine de centimètre, mais lorsque la corde se tendit, ses yeux se révulsèrent. Sa nuque était brisée…

Je me détournai, incapable d’observer son corps flasque se balancer dans le vide. Sentant la nausée arriver, je courus dans la foule jusqu’à un muret. Je déversai tout le contenu de mon estomac sur le sol.

Je sentis une main agripper mes cheveux et les lever pour éviter que je ne vomisse dessus.

   Tu  es si émotive parfois, Anne. Ce n’était qu’un homme…

Mon ventre se tordit d’effroi et je me redressai. Mon poing partit sans que je puisse le contrôler et alla se loger sur la joue de Mary. Elle tomba par terre et je lui donnai un autre coup, sa lèvre se mit à saigner. Je tremblais de colère et je mourais d’envie de la rouer de coups pour passer ma rage. Je dus penser plusieurs fois à son bébé pour réussir à me retenir.

Mary essuya son visage, plein de terre à présent, et grogna :

   Qu’est ce qui te prend ?

   Tu l’as tué ! hurlai-je en désignant la potence où j’entendais les gardes décrocher les corps.

Elle essaya de dire à nouveau quelque chose, mais je la stoppai en la menaçant du poing :

   Ne t’approche plus JAMAIS de moi !

Je courus dans la direction opposée à la potence en essayant de contenir mes hauts le cœur. Les larmes avaient repris de plus belle depuis que Mary m’avait parlé. Je courus à l’aveuglette sur quelque dizaines de mètres avant de me cogner dans un homme.

   Vous ne pouvez pas faire attention ! s’exclama l’homme.

C’était le même que tout à l’heure. Celui qui se rendait au marché aux esclaves.

   Où se trouve le marché ? je m’entendis demander.

   C’est par là, indiqua-t-il.

Il me désignait une rangée de tentes. Je ne le remerciai pas, ce type se faisait de l’argent en vendant des humains.

Mes pieds avancèrent d’eux-mêmes vers les tentes. J’étais dans un état second, les larmes ne s’arrêtaient plus, j’avais une sale tête et je sentais le vomi…

Je m’accrochai désespérément à la petite idée qui germait dans mon esprit : je devais retrouver le gamin du bateau… Je crevais d’envie de me rouler en boule sur le côté de la route, mais ce gosse avait besoin de moi. Je devais l’aider à trouver des maîtres convenables… C’était la seule chose qui me maintenait debout pour l’instant. La seule chose qui éloignait mon esprit de Jack. La seule chose qui m’empêchait de sombrer.

Jack était mort. Encore un homme à qui j’avais survécu. Encore un homme qui m’avait aimé et qui n’avait pas vraiment eu sa chance… J’étais condamnée à voir partir tous ceux que j’aimais. Pour l’éternité.

Fin de l’interlude

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