Aphrodisia [Interlude]

 « Maudites » Partie 2

Flashback

À l’arrière du Temple d’Athéna, se trouvait une grande taverne dans laquelle je m’étais introduite avec Amphitrite voilà plusieurs heures. Au début, ma sœur avait rechigné à m’accompagner dans ce tripot scandaleux, mais après lui avoir rappelé la conduite ignoble de son fiancé, elle n’avait plus hésité une seule seconde.

J’avais tôt fait de nous trouver des partenaires de boisson puisque cette satanée Île de Beauté attirait de nombreux marins. Ils avaient tous l’espoir de pouvoir convoler avec l’une des sœurs Gorgones dont on vantait tant la beauté dans tout le monde antique.

Pas de chance pour eux ce soir, pensai-je amère : Méduse, Sthéno et Euryale, étaient occupées à « prendre soins » de trois divinités. Des invités VIP !

Dans la taverne, il n’y avait aucune dame à part Amphitrite et moi. Nous n’étions pas moins belles que les Gorgones. Ces femmes avaient beau avoir pour réputation de se donner à chaque homme qui amarrait son bateau sur leur île, j’étais la Déesse de l’Amour et ma sœur avait le charme exotique des naïades.

Même Méduse ne nous arrivait pas à la cheville, quoi qu’elle en dise !

Je m’obligeai à oublier rapidement cette femme infecte et ses yeux de biche posés sur Poséidon. J’avais bien l’intention d’amuser la galerie encore un moment dans ce tripot.

La salle était pleine à craquer de matelots en état d’ébriété avancé. Je riais comme une folle à toutes leurs tentatives désastreuses d’humour et j’attirais tous les regards. J’étais devenue la mascotte de cette assemblée dépravée et j’en étais fière !

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes, Amphitrite et moi, assise à une table où se jouait une partie endiablée de dés. Ma sœur s’était trouvée une chaise et l’avait calée entre deux marins d’une trentaine d’années. Je les aurais qualifiés de partenaires idéaux pour Amphitrite, s’il ne leur avait pas manqué à l’un une dent et à l’autre un rasage de près.

Pour ma part, je trônais sur les genoux d’un garçon âgé d’à peine une vingtaine d’années. Il avait tout du jeune premier, mais son sourire était resplendissant et il n’en était pas avare depuis que je m’étais confortablement installée sur lui.

Je riais aux éclats, buvant pinte après pinte, oubliant totalement les partenaires de voyage qui nous avaient lâchement abandonnées Amphitrite et moi.

Finie la colère contre Zeus et Poséidon pour nous avoir amené dans leur lupanar personnel. Fini d’imaginer sans cesse les silhouettes emmêlées de Méduse et du Dieu de la Mer. Finies les Gorgones et leurs simagrées. Finies toutes ces sottises.

Place au divertissement et à la frivolité !

Lorsque mon jeune matelot, finit par remporter la mise aux dés, je passai mes bras autour de son cou. Il avait l’air ravi de mon initiative et me colla un peu plus à lui. Je sentis son empressement contre ma cuisse et me frottai contre avec insolence. Sa bouche s’accrocha à la mienne et un gémissement lui échappa.

Des rires et des commentaires salaces fusèrent autour de nous, intimant mon jeune amant de m’emmener à l’étage. J’étais tout à fait d’accord pour ne pas rester là indéfiniment, parce que trop de couches de vêtements séparaient nos peaux à mon goût.

Décidée à le faire craquer, je déplaçai lentement ses mains sur mon corps jusqu’à ce qu’elles reposent sur mes fesses. Puis, avec plus d’impudeur encore, je balançai mon bassin contre le sien.

Cette danse lascive de mes hanches contre les siennes vint à bout des dernières résistances de mon matelot. Il me proposa de nous trouver un endroit plus privé pour continuer notre « conversation ».

Au moment où je sentis qu’il essayait de se lever pour nous emmener ailleurs, ses bras furent arrachés aux miens et des cris retentirent :

–     Lâche-la gamin ! rugit quelqu’un.

Je pensais tout d’abord qu’il s’agissait de Zeus qui essayait de faire son devoir paternel, mais en me levant les yeux, je tombai nez à nez avec Poséidon.

Il s’était déjà retourné vers ma sœur et lui hurlait :

–     Ne peux-tu donc pas la surveiller ?! Tu l’entraînes avec toi dans une taverne ! Est-ce une manière de se comporter pour une dame ?!

Je ne comprenais pas l’élan de rage qui animait le Dieu. Qu’il ait passé la journée à flirter au nez et à la barbe de ma sœur ne posait aucun problème. Par contre, c’était le scandale que nous nous amusions gentiment avec quelques marins…

Au moment où je vis les larmes jaillir des yeux boursouflés de d’Amphitrite, s’en fut trop. Je me précipitai vers Poséidon et le giflai avec toute la force dont j’étais capable.

De quel droit faisait-il pleurer ma sœur ?

Les profonds yeux bleus du Dieu de la Mer fondirent sur moi, me coupant le souffle. La colère céda place à l’étonnement dans son regard. Il n’avait sans doute jamais encore été giflé par personne.

–     Allons discuter dehors, ordonnai-je.

Nous avions suffisamment attiré l’attention sur nous. D’un geste de la tête, j’indiquai à Amphitrite de m’attendre là. Elle n’avait pas besoin d’entendre ce que j’avais à dire à son futur époux.

Poséidon me prit par le bras et m’entraîna vers la porte à grandes enjambées. En un instant nous fûmes à l’extérieur, la nuit était déjà tombée.

La porte en bas du tripot ne claqua pas immédiatement derrière nous, aussi me retournai-je. Mon jeune matelot avait retrouvé ses esprits et se dressait à présent dans le chambranle. Son attitude indiquait clairement qu’il n’en avait pas fini avec Poséidon.

Quelle naïveté !

Pensait-il vraiment pouvoir se mesurer à un homme aussi massif que Poséidon alors qu’il était si frêle ?

–     Laissez-la tranquille ! menaça mon prétendant pour attirer l’attention du Dieu.

Ce dernier se retourna dans la seconde et la tempête fit rage dans son regard.

C’était terrifiant !

Le vent et les vagues se déchaînaient dans ses pupilles. Les nuages noirs envahissaient le ciel. Nous étions proche du déferlement de l’ouragan !

Le jeune homme, à qui j’avais donné ma préférence, s’avança pourtant bravement et se rua sur Poséidon. Avec un seul mouvement de la main, ce dernier se débarrassa de mon matelot et l’envoya au tapis. Enfin… dans l’herbe.

La voix rauque de mon oncle résonna sur la prairie :

–     Va chercher ton père et quitte immédiatement cette île, sinon toi et ton équipage mourront sous mes flots !

Comme pour accentuer sa menace, une bourrasque soudaine nous balaya.

Je vis une peur irascible s’insinuer chez le jeune homme avant qu’il ne prenne ses jambes à son cou.

–     Enfin seuls, soupira Poséidon avec exaspération lorsque la porte de la taverne se referma.

–     Tu te comportes vraiment comme un mufle, répondis-je téméraire.

En réponse à mon attaque, un nouveau coup de vent me fouetta le visage.

–     N’as-tu donc rien trouvé de mieux qu’un puceau ivre pour te divertir ? gronda le Dieu.

–     J’avais pensé à Dionysos, mais il m’a préféré la Gorgone, soufflai-je rageusement par provocation.

Cette fois, des craquements de bois et des cris se firent entendre au large des côtes. On entendit les bateaux se heurter aux récifs et sombrer dans un bruit sinistre. Un cyclone s’éleva dans le lointain.

–     Dionysos ?! Rien ne l’intéresse à part cuver son vin ! hurla Poséidon.

–     Et palper les fesses des Gorgones ! lui rappelai-je. Tout comme toi.

–     Tais-toi ! Tu ne comprends rien, cracha-t-il.

–     Ma sœur et moi étions là alors que vous vous pâmiez devant elles ! criai-je en retour.

Il poussa un soupir désabusé et il s’arqua, comme si tout le poids du monde pesait sur ses épaules.

J’en avais assez de son cirque. Le pas lourd, je me détournai pour retourner dans la taverne. Rien de bon ne pouvait sortir d’une discussion avec lui ce soir…

Avant que je franchisse la porte battante, Poséidon me rattrapa et emprisonna ma main au creux de la sienne.

–     Ne sois pas fâchée Aphrodite, murmura-t-il en se rapprochant doucement de moi. Tu vaux mieux que tous les humains ivres de cette taverne.

J’ignorai l’électricité qui circulait de sa main à la mienne et le repoussai avec colère en remarquant la proximité qu’il instillait entre nous.

–     Cesse de te conduire en oncle surprotecteur ! grondai-je mécontente.

Il eut l’air blessé et recula d’un pas.

–     C’est ce que je suis pour toi ? Un oncle qui t’empêche de faire tourner les têtes de tous les hommes autour de toi ?

–     Oui, un empêcheur de tourner en rond ! assenai-je avec dureté. Et bientôt mon beau-frère ! Ce que tu sembles avoir oublié depuis que le décolleté de Méduse t’as fait de l’œil !

Le regard de Poséidon se vida d’un seul coup et il recula encore de plusieurs pas, choqué par mes propos.

–     Je vais te laisser, dit-il comme déchiré.

Je me détournai de lui et retournai dans la taverne. Au moins j’avais réussi à lui faire remarquer que son comportement était indigne de ma sœur.

 

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