Aphrodisia [Chap 60]

Le lendemain, dans la salle de bain, j’observai une dernière fois mon reflet dans le miroir avant de prendre le couteau en main. Sthéno aurait aimé le faire à ma place, mais j’avais insisté pour me raser moi-même. Je n’avais pas envie qu’on me voit pleurer.

Les Gorgones m’avaient changé de chambre. J’avais quitté ma pièce lugubre pleine de fissures pour un logement moins sordide. Je n’étais plus reléguée à la cave, mais à une chambre meublée au rez-de-chaussée de ce qu’il restait de l’ancienne taverne de l’île. Ce n’était pas le luxe auquel j’étais habituée, mais au moins à présent je pouvais apercevoir la lumière du jour par la fenêtre.

Mes hôtes étaient un peu moins hostiles avec moi et avaient insisté pour que je déménage. Soi-disant pour le bien du bébé.

J’acceptais assez mal le fait qu’elles considéraient ma progéniture déjà comme la leur. C’était pour cela que je m’étais enfermée dans la salle de bain.

Je caressai les cheveux blonds bouclés qui tombaient en cascade jusqu’à ma chute de rein. J’essayai d’imprimer cette image en moi avant de devoir subir pendant les prochains mois à venir ma propre laideur.

Sans cheveux, je ne me sentais plus femme…

Avec courage, je me saisis du couteau. Je le portais à ma tempe, puis à mon front, avant de décider de commencer par l’arrière de la tête. Je ne savais pas du tout comment m’y prendre…

J’aurais peut-être dû accepter la proposition de Sthéno. Elle aurait jubilé pendant tout le procédé, mais au moins elle ne m’aurait pas entaillé le crâne avec le couteau monstrueux que je comptais utiliser.

Mes mains tremblaient à tel point il m’était impossible de débuter mon rasage intégral…

C’est dans cet état de panique qu’Hadès me surprit lorsqu’il ouvrit la porte.

En un instant, il analysa la situation et m’ôta le couteau des mains. Sans bruit, il m’apporta une chaise et m’assit dessus. J’étais si amorphe que je me laissais guider sans rechigner.

Je n’arrivais pas à croire que bientôt je serai aussi chauve qu’un œuf…

–     Laisse-moi faire, murmura tendrement Hadès comme si j’étais un enfant blessé.

Le regard dans le vide, je m’obligeai à ne pas verser de larmes, il y en avait déjà eu assez. Je devais être forte. Forte pour mon bébé. Forte pour survivre aux mois compliqués qui s’annonçaient.

–     C’est parti, m’avertit-il gentiment en faisant glisser le couteau le long de ma tempe droite.

Les premières mèches tombèrent. Je fermai les yeux, incapable d’en voir plus, alors qu’il s’attaquait à l’autre côté.

La coupe dura une bonne dizaine de minutes. Des minutes interminables pendant lesquelles je sentais la lame tranchante effleurer ma peau, mais sans jamais la faire saignait. Mon cœur saignait assez pour ma chevelure perdue…

Je ne cessais de me répéter que c’était pour mon enfant, pour ne pas m’enfuir en courant. J’aurai tout donné à cet instant pour m’échapper et ne jamais revenir…

–     J’ai terminé, m’indiqua Hadès pour me faire ouvrir les yeux.

D’un geste absent, je passai la main sur ma tête nue.

Je baissai les yeux vers le sol de la salle de bain et ravalai avec difficulté la bile qui remontait de mon estomac. Tout ce qui traînait ne ressemblait en rien à mes cheveux dorés. Tous ce qui avait été coupé était terne, éteint, mort. Il n’y avait plus aucune vie en eux. Ne leur restait plus que la douleur d’avoir été arrachés à moi…

C’est alors que je fis l’erreur de relever les yeux trop vite vers le miroir.

Hadès me cria de ne pas le faire, mais il était trop tard : j’aperçus mon reflet.

Quelle humiliation ! Je me faisais peur.

Alors que je reculai de plusieurs pas pour échapper à cette vision repoussante de moi-même, le miroir vola en éclat. Mes pouvoirs se réveillaient et venaient de le briser de leur propre chef.

Je n’étais plus moi !

Je ne pourrai plus affronter les miroirs désormais.

La Déesse de la Beauté n’existait plus dans le reflet que je voyais…

Pour me réconforter, Hadès m’emmena dans la chambre et me fit asseoir sur le lit. Il noua un foulard sur ma tête pour cacher la misère, mais la vision mon crâne lisse ne s’effaçait pas de ma mémoire.

–     Ils repousseront, me consola Hadès. Dans quelques semaines tu auras de nouveau les cheveux courts et après ton accouchement, pour ton retour sur l’Olympe, ils encadreront de nouveau ton visage, Beauté.

Je me sentais trahie. Trahie par mon corps. Trahie par mon reflet.

–     Ne m’appelle plus comme ça ! ordonnai-je.

Ce n’était pas ce que je ressentais pour l’instant. Je ne me sentais plus belle. J’avais besoin de réapprendre à apprivoiser mon corps. De réapprendre à l’aimer et cela prendrait du temps…

–     Je t’ai apporté des affaires, dit Hadès pour changer de sujet.

–     Où les as-tu trouvées, demandai-je surprise.

S’il les avait piquées dans l’armoire de Perséphone, elle allait lui faire une crise. J’en riais d’avance !

–     Je suis passé chez toi et j’ai vidé ton armoire.

–     Héphaïstos va croire que je me suis enfuie…

–     N’est-ce pas ce que tu es en train de faire ?

–     Pas exactement. Je me considère en vacances prolongées. Je compte revenir, expliquai-je.

–     Dans ce cas, ton mari ne verra pas d’objection à ce que tu aies pris quelques affaires avec toi.

À mon avis, je ne pourrais pas m’en sortir avec quelques plates excuses en rentrant. En quelques jours de mariage à peine, j’avais cerné Héphaïstos. Il était colérique et aimait contrôler mes allées et venues. J’étais certaine qu’il allait me reprocher un bon bout de temps une absence aussi longue…

–     J’ai aussi trouvé ça sur ta commode, ajouta Hadès en me tendant un parchemin et une fleur bleue très exotique.

–     Ce n’est pas à moi, dis-je.

–     En tout cas, c’est pour toi. Je suppose que ce type d’attentions florales sont typiques de mon frère, ironisa Hadès.

C’était de la part de Poséidon ?

Je lui arrachai le parchemin et la fleur des mains pour les fourrer dans mon sac. Ma relation compliquée avec son frère ne le regardait pas !

Mon geste puéril fit rire Hadès :

–     Je n’allais pas te les voler ! De plus, je déteste les fleurs. C’est beaucoup trop vivant à mon goût.

–     Qu’aimes-tu offrir alors aux femmes alors ? demandai-je curieuse.

Il n’y avait qu’Hadès pour penser que les fleurs n’étaient pas un cadeau adorable.

–     Des pierres. Perséphone ne se plaint jamais quand je lui offre un beau diamant, précisa-t-il.

–     Evidemment ! me moquai-je.

Cette femme était plus avide qu’un banquier !

Hadès mit fin à notre conversation en quittant ma chambre, il n’aimait pas parler de sa femme.

A peine était-t-il parti que je me ruai vers les présents qu’il m’avait apporté. J’avais hâte de savoir ce que le parchemin de Poséidon contenait…

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2 réflexions au sujet de « Aphrodisia [Chap 60] »

  1. C’est quand même dommage qu’elle se trouve aussi répugnante le crâne rasé… Même sans cheveux, les femmes sont belles ! 🙂
    Mais je peux la comprendre : elle a toujours été habituée à sa chevelure, donc ça lui fait un choc de ne plus l’avoir… Mais ils repousseront plus beaux qu’avant !
    Moi aussi j’ai hâte de savoir ce que le parchemin contient…

    Aimé par 1 personne

    1. Elle a du mal à s’habituer à son nouveau soi. Dans ce passage, j’ai essayé de retranscrire ce que ressentent les gens malade lorsqu’ils perdent leurs cheveux (c’était pour une amie ^^)
      Je suis d’accord avec toi: les cheveux repoussent et ça symbolise aussi un nouveau départ, mais au début c’est très dur 😉

      Aimé par 1 personne

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