Aphrodisia [Chap 63]

Chapitre 63

Au creux de mes bras, nichée dans la couverture que je lui avais brodée, se trouvait ma fille.

Je l’allaitais pour la dernière fois. C’était mes derniers instants avec elle, mes derniers moments en tant que mère. Après je retournerai à ma vie d’avant pour faire comme si Eris n’avait jamais existé.

Hadès ne tarderait pas à venir me chercher. Il n’était jamais en retard et m’avait donné exactement 1 mois avec ma fille pour me remettre après l’accouchement et pour que mon ventre de femme enceinte involue.

C’était le jour de la date butoir, le jour où mon cœur allait se briser. J’allais devoir abandonner ma fille pour son bien. Pour sa survie.

L’esprit ailleurs, je me promenais dans ma chambre, serrant mon trésor contre moi. Je voulais mémoriser tous ses traits, me souvenir de chacune de ses grimaces, garder au fond de mon cœur la certitude que c’était la plus belle chose que j’avais jamais faite…

Je passais devant un miroir et soupirai en me regardant. Voilà ce que j’aurais voulu être : la mère de cette magnifique petite fille je j’avais mis au monde. Pas celle qui allait la délaisser…

D’un geste absent, je passai les doigts dans mes cheveux. Ils avaient un peu repoussé. Je n’arriverai pas sur Olympe complètement chauve. Ils étaient trop longs pour être vraiment une coupe à la garçonne, mais encore trop courts pour pouvoir les attacher. Ce n’était pas aussi laid que ce que j’avais pensé. Ca changeait ma tête, mais on s’y faisait. Dans quelques mois, ils auraient retrouvé une longueur correcte.

Eris s’arrêta soudain de téter à mon sein et me regarda avec ses grands yeux bleus. J’espérais qu’elle se souviendrait du son de ma voix et de mon visage, même si je savais que c’était impossible. Elle était bien trop petite…

Une présence se matérialisa dans ma chambre. Il était temps.

–     C’est l’heure Aphrodite, murmura tristement Hadès en me prenant contre lui.

Je laissai reposer le poids de mon corps contre le sien.

Je rêvais de pouvoir être entre les bras de Poséidon au lieu de ceux d’Hadès. Je voulais m’imaginer quelques instants encore que Poséidon, Eris et moi aurions pu former une famille normale. Que l’homme que je désirai, aurait pu aimer notre fille autant que je l’aime.

Je soupirai et luttai pour retenir les sanglots qui risquaient de me submerger à chaque instant. Je ne voulais pas pleurer devant mon trésor. Les derniers sons que je produirai devant ma fille ne devaient pas être mes pleurs.

Aussi calmement que possible, car Eris s’endormait, je me détachai d’Hadès et la portait jusqu’à son berceau. La gorge serrée, je l’y déposai. Je la bordai avec sa petite couverture brodée et restait penchée un instant au-dessus d’elle.

Je passai une dernière fois ma main sur sa petite tête blonde et la sentis attraper mes doigts avec sa minuscule main dans son sommeil. La gorge sèche, je m’arrachai à son contact lentement.

Je me précipitai vers Hadès et plongeai mon visage dans son buste pour y chercher du réconfort :

–     Dépêche-toi ! suppliai-je.

Le sol se déroba sous nos pieds alors que je fondais en sanglots et qu’Hadès me ramenait chez moi.

Ma vie entière serait hantée par l’ange endormi que j’avais laissé derrière moi…

 

***

 

Des coups frappés à la porte de ma chambre me sortirent de ma torpeur.

La peur me vrilla le ventre, j’avais peur qu’Héphaïstos ne soit revenu. Il était en colère depuis que j’étais rentrée. Très en colère…

Entre les coups qui étaient tombés, il n’avait cessé de me demander où j’étais passée pendant les derniers mois. Je n’avais donné aucune information et j’avais encaissé sans broncher. Il croyait sans doute que j’avais passé tout ce temps chez Hadès.

Entre chacune de ses visites, j’étais prostrée sur mon lit. Je ne pleurai pas, mais je me sentais éteinte. Je n’avais plus d’énergie pour rien. Je ne m’alimentais même plus.

Ma fille me manquait. Mon bébé était perdu à l’autre bout du monde…

On toqua une nouvelle fois.

J’ignorai à nouveau cette intrusion. Héphaïstos ne se serait pas donné la peine de toquer. Il serait entré sans se gêner pour continuer un interrogatoire musclé.

La porte s’ouvrit en crissant. J’étais allongée et je lui tournais le dos, alors je ne vis pas de qui il s’agissait.

–     Tu es là, murmura Poséidon avec inquiétude.

J’aurai reconnu sa voix entre mille.

Là encore je ne répondis pas. Je ne voulais voir personne, même lui.

Surtout lui.

J’avais peur de voir ses yeux, les mêmes que ceux de notre fille.

–     Il parait que tu es rentrée depuis une semaine, continua-t-il en se rapprochant.

Une semaine déjà ?!

J’avais l’impression d’être arrivée sur Olympe hier. Je n’avais pas mis le nez hors de ma chambre  depuis…

–     Tu ne m’as pas donné de nouvelles, j’étais inquiet.

Il était frustré de n’obtenir aucune réponse.

–     Ta sœur organise une fête pour notre anniversaire de mariage. Elle m’a chargé de t’inviter, avoua-t-il avec gêne.

Mon ventre devint lourd tout d’un coup. Je ne voulais pas penser à Amphitrite. Ce que je faisais avec son mari était mal… Nous avions même eu un enfant ensemble !

Ma sœur avait compris que Poséidon avait fauté avec moi, je l’avais vu dans son regard le jour de mon mariage avec Héphaïstos. Envoyer Poséidon aujourd’hui était une manière d’affirmer son territoire…

Je sentis le lit s’affaisser et une main chaude remonter le long de mon dos.

–     Parle-moi Aphrodite, chuchota-t-il en se penchant au-dessus de moi.

D’un geste vif, je me dégageai de son emprise et me recroquevillai à l’autre bout du lit. Je vis des étoiles. Ça devait faire une semaine que je n’avais pas déployé autant d’énergie pour faire un mouvement.

Mon corps endolori par les heures passées avec Héphaïstos me criai de me recoucher, pourtant je restai assise et prostrée. Le plus loin possible sur le lit de Poséidon.

Je n’osais toujours pas lever les yeux de peur de croiser ceux de Poséidon.

–     De quoi veux-tu qu’on parle ? De ton anniversaire de mariage que tu vas fêter avec ma sœur ou de l’absurdité de notre situation ? demandai-je véhémente.

J’étais énervée, très énervée. Pas forcément contre Poséidon, mais il était là, alors c’était lui qui allait prendre pour tous les soucis que j’avais accumulés depuis des mois.

Il eut l’air navré, mais peu surpris par mon ton.

–     J’ai essayé de convaincre Amphitrite d’annuler cette fête stupide. Il n’y a rien à fêter dans notre mariage, alors que c’est toi que j’aime… se plaignit-il.

–     Tu te rends compte que dans la même phrase tu admets clairement ne plus vouloir de ma sœur et m’aimer ?

En lisant la lettre qu’il m’avait laissée, je m’étais laissée emportée. J’avais oublié pendant un instant notre situation, notre trahison envers Amphitrite. Mais à la lumière de la froide raison, quelle relation pouvait survivre à un problème aussi épineux.

–     Je n’y peux rien ! Viens à cette fête et nous parlerons à Amphitrite, dit-il.

–     On ne va pas annoncer à ta femme que nous sommes ensemble le jour de son anniversaire de mariage !

–     Il faudra que nous lui disions un jour.

–     Est-on réellement ensemble d’ailleurs ?

Cette fois, Poséidon eut l’air choqué par ma question.

–     Je t’aime, frémit-il.

J’aurai dû répondre que moi aussi je l’aimais, mais professer de telles paroles en une période aussi noire de ma vie n’était pas possible…

–      Ma sœur ne me le pardonnera jamais…

Blessé, Poséidon se releva du lit. Il voulut me caresser les cheveux, mais je me reculai.

–     Ta sœur finira par comprendre.

Je levai enfin le regard vers le sien. Je fus frappée comme par un coup de couteau en plein estomac. Eris lui ressemblait tant…

Poséidon ne me vit pas éclater en sanglots, il disparut sèchement, offensé par la distance que j’avais mis entre nous.

Il ne m’entendit pas non plus murmurer :

–     Elle a déjà compris…

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2 réflexions au sujet de « Aphrodisia [Chap 63] »

  1. On voit vraiment Aphrodite lutter contre ses sentiments par amour pour sa sœur.
    C’est horrible de croiser le regard de celui qu’elle aime et ne peut avoir et dont la fille abandonnée ressemble tant… Trop de souffrances d’un coup 😥

    Aimé par 1 personne

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